LE DIABLE EST UNE FEMME / GÉRALD WITTOCK

Le Diable est une femme
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« I’m a bitch, I’m a lover, I’m a child, I’m a mother, I’m a sinner, I’m a saint, and I do not feel ashamed.

I’m your hell, I’m your dream, I’m nothing in between.

You know you wouldn’t want it any other way.” ( Bitch par Meredith Brooks).

Le diable est une femme, le roman en quatre nouvelles de Gérald Wittock est une oeuvre qui part à la recherche des femmes. L’ambition de l’auteur est immense puisqu’à travers ses personnages, héros et antihéros, saintes ou perverses, c’est la description d’un monde violent et décalé dans lequel le genre féminin est mis à l’honneur.

La plume tantôt humoristique² tantôt mélancolique est au service de cet univers surprenant ; Gérald ne manque pas d’imagination, ni de références musicales.

Acte un :L’amour ne dure que sept villes.

Tout commence à Rome le  27 septembre 1966, le jour de la naissance de Gérald, nouveau né d’origine italo belge.

Avec beaucoup d’humour, celui-ci raconte sa propre naissance « J’ai cru étouffer. Non pas à cause de la chaleur romaine. Mais bien à cause de mon corps qui traînait à suivre mes pieds dans le tunnel de ma Grâce (sa mère, ndlr). J’ai mis un long moment avant de hurler. (…) Vous avez déjà essayé de hurler la tête en bas? P18 »

 Chez Gérald, on crie, on pleure, on rit, on se prend dans les bras et on fait des grands gestes, c’est l’Italie, tout va très vite. L’écriture se fait joyeuse et rythmée.

Le petit Gérald grandi et développe un strabisme convergeant très handicapant qui le conduira à subir de nombreuses chirurgies. Malgré cela, il est un enfant joyeux et bourré d’imagination, passionné de cinéma.

L’aéroport est un décor d’un film, l’avion une maquette, le vol est tourné en studio.

« Si bien que j’ai fini par trouver. La réalité est si simple que j’en avais oublié d’être clairvoyant : cela se passe toujours dans des méga studios, appelé communément « aéroport ». Des techniciens spécialistes de la vidéo, projettent des images sur les hublots, par un système de lampes LED et infrarouges. Le tout orchestré depuis la tour de contrôle, par un wifi surpuissant. P36 »

 A 6 ans sa famille s’installe à Bruxelles, c’est la douce vie de famille avec ses frères cousins et cousines. Mais survient un accident de voiture qui laissera la maman défigurée et à jamais traumatisée.

L’enfant, privé de sa mère chérie perd son innocence et portera toute sa vie la charge de cette souffrance. «Quant à moi la privation de l’amour quotidien de ma maman va chambouler mes rapports affectifs avec les autres. Toute ma vie je chercherai à plaire à tout le monde. A me faire aimer de tous. Et à me jeter dans les bras de la première venue. P46 »

Devenu adolescent il est envoyé en pension. L’expérience est insupportable. Dépression, pensée noire sont maintenant le lot de Gérald. Heureusement il y a la musique et Raphaël, l’ami de pensionnat.

Gerald devenu Gerry découvre Honolulu pour les vacances. Il  surfe avec les Brice de Nice locaux.

Et puis il y a les filles dont on tombe amoureux et que l’on veut séduire.

« Quelle clairvoyance ! Quelle ingéniosité, Demander du feu à une sirène alors qu’elle est assise sur un rocher, au milieu des vagues. (…) Quel con ! Mais quel con ! Je n’aurais pas pu sortir autre chose ?  Du genre : vous êtes la plus jolie cascade de cheveux sauvages qui domptent tous les lions des Flandres. » P 102

 Le lecteur sourit toujours, rit aussi et est souvent touché par le style qui oscille entre tendresse et poésie.

Après une peine de cœur et un bref passage à Angers, Gérald a maintenant vingt-sept ans et s’installe à Paris en 1994.

Il devient père, travaille dans une entreprise de conception de cuisine haut de gamme. La vie suit son cour, le mariage se délite. Heureusement il y a les copains. Ambiance « Le cœur des hommes. Marc Esposito. 2003.

Et encore et toujours la musique.

Reconversion professionnelle dans la production musicale. Le succès arrive finalement.

Eva qui demande le divorce se révèle être cruelle et sans pitié. La scène est glaçante. « Et la, en même temps que mes enfants, j’apprends cette terrible nouvelle qui nous glace le sang. Je vois les visages de Victor, Marine et Alessia se décomposer un à un.

Et je sens les larmes me monter aux yeux. Je les ferme et me concentre pour chasser cette fontaine prête à jaillir.  J’avale et ravale la salive, pour ne pas nouer complètement ma gorge. Et je détourne la tête de  mes petits, sur la droite, vers la porte. P168 »

 Janvier 2003, installation à Londres, puis 2004 Miami. Gerry à 37 ans.

Serait-ce à cause du traumatisme jamais guéri de l’absence de sa mère, ou alors les déceptions amoureuse, ou encore la méchanceté d’Eva ? Il n’empêche que Gérald souffre et est en colère contre les femmes. « A quoi reconnaît-on une salope ? (…) Elle te fait vite croire que tu l’as mise en cloque. Te soutire du fric pour soi disant avorter (…) Elle te casse en veillant bien à te plumer (…) Le degré d’atteinte se mesure par l’avancement de la calvitie. C’est logique, puisque la salope déplume. P182 »

 2010, 44 ans installation à Marseille.

Gerald retrouve Hélène, ils s’aiment, s’installent ensemble, la vie redevient belle. Pressé de la rejoindre, il fonce armé de sa Vespa, frôle la mort, mais s’en sort grâce à une prière promesse faite à son père.

« Si je m’en tire, c’est promis papa, Je prendrai un job par lequel je ferai du bien ! P195 »

 Il veut honorer sa promesse et cherche un travail qui lui permettrait de faire du bien aux gens.

Par chance un fabricant de sextoy cherche un commercial, le job rêvé !

« La société Lovely Planet, et son génial créateur, Nicolas Busnel, cherchent un directeur commercial. Pour évangéliser toutes les chaumières de France en y introduisant des sextoys. Enfin ! Mon destin va pouvoir se concrétiser. Je vais faire du bien aux gens. P 198 »

 Epilogue à New York.

Bouquet final baroque et provocateur comme du Charlie Hebdo soft et qui nous renvoie aux comédies musicales telles sister act ou Hair.

«  On y voit un curé blanc, vêtu de sa longue robe noire en négatif, brandir comme crucifix le vibromasseur dernier cri, rose fluo et en forme de croix, avec ses glands au quatre extrémités, qui peuvent stimuler jusqu’à quatre partenaires en même temps P.201. »

 

Acte deux. L’Art Monica.

C’est l’histoire de Mohamed, 9 ans et de Petru 10 ans.

Tous deux marseillais des cités Mo est musulman, Petru issu d’une famille roumaine orthodoxe est lui converti à l’Islam. Leurs mères sont amies et tapinent ensembles, la vie est dure. Ils grandissent dans l’ultra violence et l’insécurité, c’est la France Orange mécanique.

Les deux gamins ne se quittent pas, ils grandissent et Petru ne se sent pas bien dans son corps de jeune homme, il se fait opérer des seins et devient Monica.

Monica est belle on la convoite mais on n’accepte pas sa transidentité

« Le soir , j’ai retrouvé Monica couverte de bleus et d’ecchymoses. Recroquevillée dans un coin de la chambre. Livide. En pleurs. P 217 »

 On croise des politiciens véreux et des dealers.

« J’en ai parlé à Nasser, le « dis l’air » pour qui je travaille. Il m’a raconté qu’il peut m’introduire auprès d’un certain Jean-Claude Bodini, Sénateur et Maire de Marseille.

Il m’a dit que ce Bodini lui doit un grand service, en échange de son silence. Le Maire aurait « introduit » de force Nasser alors qu’il n’avait que quinze ans. Il parait que ce genre d’introduction mérite amplement la mienne. P 216 »

 Au fil des pages et du temps, la relation entre Mo et Monica  devient plus tendre. Ils se découvrent follement amoureux l’un de l’autre.

« Elle se redresse sur le lit et m’embrasse avec passion. Nous nous aimons d’un amour fusionnel. P224 »

 On ne peut qu’être touché par cet amour atypique, dangereux et sincère. Au milieu de cet enfer, l’amour surgit malgré tout, l’espoir renaît.

Un accident de moto plonge Mo dans le coma. Lorsqu’il se réveille il est paraplégique et accusé de meurtre. Il croit comprendre que la trahison vient de la femme qu’il aime le plus au monde, Monica, il devient fou et la tue. « Je me détourne. Saisi le manche de la lampe design. Et frappe. Frappe sans m’arrêter. Frappe le crâne de Monica. Comme le Christ aurait dû lre faire à Judas. Et lui hurle dans son oreille ensanglantée : Jamais plus tu ne me renieras ! Tu m’entends ? Et jamais plus tu n’entendras le chant du coq ! P239 » .

 Envoyé en prison, Mo partage sa cellule avec un co-détenu. Il se prénomme Gérald. Ils se prennent d’amitié. Gérald veut raconter son histoire, il demande à Mo de devenir son biographe. C’est ainsi, que Mo passera les cinq années suivantes à écrire l’histoire de son ami de cellule.

Une fois terminé son livre, c’est Gérald son ancien compagnon de cellule qui se charge d’envoyer le manuscrit aux différentes maisons d’éditions.

Le titre du Manuscrit de Mo ?  La vie ne dure que sept villes !

 

Acte trois : La Mutation

New York octobre 2042.

Ici, on découvre Ornella, très jolie femme à qui tout réussi. Ministre de la santé, elle rentre à Paris remettre son dossier à Ségolène, présidente de la République.

Nous sommes dans un monde de femme. Elles ont le pouvoir. Michèle est  présidente des USA. Les hommes eux, s’occupent du foyer et des enfants, certains se sont fait greffer un utérus, ils peuvent donc tomber enceint.

Entre complot et trahison, le récit est une enquête policière sous fond d’histoire d’amour et de revendications politiques et sociales.

Il y a du Georges Orwell dans cette société ultra policée « Une société, où, sous les lois et les interdits de plus en plus nombreux et ostentatoires, et sous vidéosurveillance, l’on a largement surpassé celui de 1984, imaginé par Georges Orwell. P228 ».

 On retrouve aussi l’ambiance étouffante de Brazil ou plus récemment de la série, Les servantes écarlates.

Mo est là, il campe cette fois le rôle d’un tueur à gage tout droit sorti de Léon (le personnage inoubliable de Luc Besson), en version handicapé, mais tout aussi efficace. Monica hante encore ses pensées « Monica lui manque tellement. Monica lui manquera jusqu ‘à la fin des temps. Et le reste n’a plus aucune importance. P323 ».

 Les couples se font et se défont, les révolutions sont étouffées.

« Le pouvoir change simplement de main, mais en fin de compte plus grand-chose d’autre ne bouge. Mai 68 c’est comme les gilets jaunes. C’est devenu un petit feu de pacotille, des revendications tombées dans l’oubli. Pour finir, ce sont encore et toujours les mêmes énarques qui dirigent. C’est normal. Ou plutôt, c’est Normale Sup. P353 ».

 Le récit se termine et la vie continue, douce amère.

 

Acte IV : Le diable est une femme.

Serait-ce le récit le plus intime de l’auteur ?

C’est en tout celui qui décrit, avec tendresse, douceur et tristesse le décès d’un homme, père de famille.

« Se sachant gravement malade et incurable, il a décidé du jour, de l’heure et du déroulement de sa mort. Il ne voulait pas qu’on en parle. Ne voulait personne à ses funérailles. Il souhaitait juste s’en aller comme il est venu. Et comme il s’est marié, sans tambour ni trompette. P372 ».

 Cet homme, Michel a connu Gabrielle. Les deux enfants s’aiment d’un amour profond, ils se le disent, ils sont tout l’un pour l’autre. Gabrielle est juive, elle est déportée par les allemands suite à une dénonciation anonyme.

Michel passera sa vie à chercher le coupable, sans succès.

Travelling avant, nous voilà à Santa Monica en compagnie de Mo.

Toujours handicapé et malheureux, il rencontre Lucy, jeune femme de chambre. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, se marient et font même des enfants. Grâce à Lucy ? Mo fait enfin son deuil de Monica.

Lucy, se révèle odieuse et ultra violente. Elle bat Mo qui se laisse faire pour les enfants.

« Après son départ, la violence de Lucy se décupla. Lors de ses crises, elle jetait à la figure de Mo tout ce qui lui passait par la tête. Elle le frappait. Même la naissance de leur fils, un cadeau du ciel aux boucles d’or n’y changea rien. Elle battait son mari. Un jour, elle lui cassa même le nez. D’un coup de boule. P390 ».

 Mo fini par se séparer.

Et puis il y a Degas, une enquête policière qui nous amènera jusqu’à l’histoire d’amour de Michel et Gabrielle.

Et si Lucy, l’épouse violente n’était autre que la petite fille de la voisine à la lettre anonyme ? et si la haine traversait les générations ?

Au nom de la mère, de la fille et de la petite fille ? Amen

Le diable est sans aucun doute une femme.

Tombée de rideau.

Gérald Wittock nous raconte quatre histoires, chronologiques imbriquées les une aux autres.  Laissez vous emporter par cette croisière tantôt calme, tantôt mouvementée mais toujours drôle et romanesque. On ne s’ennuie pas à la lecture de ce livre. Les personnages attachants et atypiques portent parfaitement ce récit très original et agréable à lire.

Une belle découverte.

https://guilaine-depis.com/

2 commentaires

  • Merci beaucoup Madame Rey pour votre retour ensoleillé sur ce premier roman.
    Sincèrement, je reçois vos lignes comme une belle dose de vitamines contre les moments de solitude et de morosité que doivent vraisemblablement traverser d’autres écrivains en herbe, puisque j’en ai fait l’amère expérience sans y avoir été préparé.
    Ce matin, vous m’avez insufflé l’envie de continuer à raconter et écrire. Et je vous en resterai éternellement reconnaissant.
    Gérald Wittock

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    • La lecture de votre livre a été un réel plaisir, continuez à écrire, et faites taire et les mauvaises langues 😉

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