ENTRETIEN AVEC ANNE-CÉCILE HARTEMANN

Bonjour Anne-Cécile, j’ai beaucoup apprécié votre livre que je compare à un couteau Suisse du développement personnel. Tous les angles du travail à fournir sont abordés et à ce titre il est particulièrement complet. Où en êtes-vous de votre Métamorphose ? Pensez-vous être enfin devenue un papillon ? La mue est-elle achevée ?

Bonjour Sophie, je suis ravie de lire que vous avez apprécié mon livre et trouve votre image du couteau Suisse très adaptée, merci pour cette idée que je me permettrai de partager en parlant de l’ouvrage. À propos de la Métamorphose, je crois que c’est le chemin d’une vie. Je pense bien avoir pris mon envol à plusieurs égards, notamment dans la création de différents projets en lien avec le sujet du livre. J’ose mettre en mouvement mes idées grâce à la confiance que j’ai gagnée au fur et à mesure de mon cheminement. Je vois cependant le processus de transformation en constante évolution à travers toutes les sphères de ma vie, mon corps, mon rôle de maman, d’amoureuse, d’amie et mon activité professionnelle. À chaque nouvelle expérience j’apprends et j’évolue. Il y a des périodes d’envol et de nouvelles mues, laissant le temps aux couleurs de s’affiner. Tout le travail que je décris dans le livre m’a offert une base sur laquelle je peux m’appuyer lorsque je rencontre des peurs, des obstacles. En ce sens je peux dire que j’ai une meilleure connaissance de mes forces et de mes faiblesses mais cela ne m’empêche pas de passer par des moments plus difficiles. Je suis mieux outillée pour les traverser avec douceur.

  • P70, vous notez l’importance de la connexion au corps, vous avez réussi à changer votre mode de vie, mais comment éviter la frustration, le manque (d’un verre de vin ou d’une viande rouge) ? Comment véritablement effacer l’envie ?

 Ce changement de mode de vie s’est fait sur une longue période. Je crois que c’est justement en accueillant la frustration et le manque que j’ai pu opérer une transformation en profondeur. J’en parle d’ailleurs dans le petit chapitre sur le chocolat. Quand l’envie se fait sentir, il s’agit d’aller voir si l’on part d’un manque ou d’une envie de se faire plaisir. J’aime bien cette phrase qui me ramène souvent à la réponse « quand il y a urgence, il y a dépendance ». La privation, sans porter attention à tout ce qu’elle renferme de manque au niveau affectif par exemple, ne fera que repousser ou reporter la consommation d’une substance toxique. Le travail sur soi accompagné ou non par un thérapeute engendre la métamorphose qui nous amène non pas à contrôler ou à effacer l’envie mais à ne plus la générer. Le corps finit par ne plus demander la substance compensatrice.

En revanche, selon moi, si l’on part d’une envie de se faire plaisir, de partager un moment avec des amis autour d’un bon verre de vin, il est alors bon de saisir cette occasion et d’en profiter pleinement mais sans excès, en restant à l’écoute de son corps, il sera alors plus à même de bien l’assimiler 

  • P108, vous expliquez que vous croyiez en la complémentarité des approches, avez-vous suivi une analyse classique (type Freudienne ou Lacanienne) ?

 Chaque approche a ses vertus et il est important pour moi de dire que j’ai un grand respect pour toutes les personnes qui ont contribué à faire évoluer la psychologie. Adolescente et jeune adulte, j’ai été accompagnée par des thérapeutes formées avec des approches analytiques classiques, une pédo-psychiatre et plusieurs psychologues, une en France et 2 au Québec.

  • Si oui, quelle serait, selon vous, la différence entre une psychanalyse classique et un travail de développement personnel ? L’un peut-il fonctionner sans l’autre ?

 Le travail psychanalytique est défini comme tel : « il explore l’inconscient et fait remonter à la conscience certains événements pour régler des conflits internes à l’origine des symptômes. C’est un travail qui s’étale sur plusieurs années ». Le développement personnel est lui défini comme : « un ensemble hétéroclite de pratiques appartenant à divers courants de pensées qui ont pour objectif l’amélioration de la connaissance de soi, la valorisation des talents et potentiels, l’amélioration de la qualité de vie et la réalisation de ses aspirations et de ses rêves ». Ce dernier pouvant s’effectuer sur une durée beaucoup plus courte. J’adhère à ces définitions et, d’un point de vue personnel, je n’aurais pas pu effectuer cette transformation sans comprendre l’origine de mes comportements insatisfaisants. L’un peut-il fonctionner sans l’autre ? Tout dépend de la problématique rencontrée par la personne qui souhaite consulter et de son degré de souffrance. Une phobie d’avion ne nécessitera peut-être pas 10 ans d’analyse alors que des relations toxiques répétitives pourront faire l’objet d’un travail plus en profondeur.

  • P89 vous décrivez votre rapport à l’alcool, pensez-vous que vous aviez développé ce qu’on appelle l’alcoolisme mondain ?

 J’ai été me renseigner sur ce qu’est l’alcoolisme mondain après avoir lu votre question. Je savais que je pouvais être sujette à cette dépendance étant donné un antécédent familial. J’ai donc toujours été consciente de mon rapport à l’alcool. Il est certain que je pouvais facilement me déresponsabiliser de ma consommation par les différentes occasions de boire qui s’offraient à moi mais j’ai toujours été attentive de ne pas plonger dans des extrêmes. C’est lorsque j’ai commencé ce travail de connexion au corps et aux émotions que j’ai compris que je pouvais boire de l’alcool pour anesthésier un malaise ou une souffrance. Plus j’ai développé la capacité à accueillir ces émotions désagréables et à les comprendre, moins j’ai eu besoin de les anesthésier.

  • Pour revenir sur la complémentarité des approches, vous connaissez l’EMDR (eye movement desensitization and reprocessing) ? Qu’en pensez-vous et pourriez-vous nous expliquer la différence avec l’hypnose ?

 Je parle de l’EMDR dans le livre car je connais plusieurs personnes qui y ont fait appel et pour qui cela a été aidant. Par le mouvement des yeux, la technique de l’EMDR, permet, le traitement du syndrome du stress post-traumatique et des phobies. La thérapie par l’hypnose vise à rendre accessibles au sujet des ressources peu exploitées de son cerveau et à activer ses pouvoirs d’auto-guérison à l’aide de suggestions réalisées durant cet état modifié de conscience. Il est délicat pour moi de vous en dire davantage dans la mesure où je ne suis pas une spécialiste et que je n’ai expérimenté aucune des 2 approches.

  • P111 Vous expliquez que l’on peut réellement changer sa façon de penser. Cela semble difficile à comprendre pour un profane. Comment être profondément convaincu de ce changement de réflexion et surtout y a-t-il, parfois des « rechutes » ?

 Je compare souvent les pensées limitantes à un chemin. Nous avons été conditionnés par la société, l’école, l’éducation de nos parents. Parce que le cerveau suit plus facilement les chemins connus, nous les avons pris des centaines de fois, ils sont devenus des autoroutes. Il est très facile d’y retourner. Transformer ses pensées demande beaucoup de travail en commençant par identifier les pensées toxiques qui nous empêchent d’avancer. Ce chemin par lequel nous sommes passés des centaines de fois est si facile à prendre qu’il peut y avoir de nombreuses rechutes. Le mot « courage » n’est pas dans le titre de mon livre par hasard. Il faut d’abord s’arrêter sur le bord de l’autoroute pour ensuite décider de prendre un nouveau chemin qu’il sera, dans les premiers temps, difficile d’emprunter. Plus on ira, plus le chemin sera facile. Dans ma pratique thérapeutique avec l’Approche non directive créatrice, ANDC® on parle de zones sensibles, cet espace vulnérable où l’on peut accueillir avec empathie pourquoi nous avons si souvent emprunté l’autoroute. Une fois cette prise de conscience effectuée, on peut choisir une nouvelle voie et trouver plus de satisfaction dans notre vie.

  • P113 « Au lieu de mettre mon attention sur l’amoureux que je n’avais plus, j’ai commencé à voir tout l’amour qu’il y avait autour de moi », pourtant, comme l’a écrit Lamartine,  « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » ?

 Je trouve toujours important de remettre les citations dans leur contexte. Selon mes recherches, Lamartine a vécu une histoire passionnelle avec une femme. Ils se sont promis l’amour mais quand Lamartine revient l’année suivante pour la retrouver, elle est grièvement malade et meurt. Hors contexte, cette phrase pourrait évoquer de la dépendance affective alors qu’il semble s’agir davantage d’une étape de deuil. Un de mes thérapeutes m’avait soufflé, après la séparation du père de mes enfants en parlant de l’amoureux, « un plus quand il est là mais pas un moins lorsqu’il n’est pas là ». Lorsque « tout est dépeuplé » quand un seul être vous manque, c’est soit qu’il s’agit d’une étape de deuil, incontournable, soit qu’il s’agit d’un trouble de l’attachement si la souffrance perdure de façon excessive. Il peut être intéressant de se pencher sur le rapport aux peurs de perdre, d’abandon, de rejet qui pourrait guider nos vies. L’amour de soi et l’amour des autres personnes significatives autour de nous (familles, amis, collègues, etc.) constituent une manière de garder l’équilibre lorsque l’amoureux ou l’amoureuse n’est plus là.

  • P173, Concernant le test des neufs signes de la dépendance affective, ne pensez-vous pas que tout le monde peut répondre oui à au moins cinq questions ? Il y a dans l’amour une forme de dépendance. Comment faire la différence entre le « normal » et le « pathologique » ?

 J’ai envie de parler du besoin légitime d’amour, plutôt que d’une dépendance à l’amour. Le besoin d’amour est universel et nous avons le pouvoir de nous en occuper. La dépendance se subit en souffrance, laissant le pouvoir à l’extérieur de nous, sans capacité d’agir. Pouvoir répondre non à toutes ces questions implique un travail de responsabilisation qui permettra de retrouver le pouvoir sur sa vie. Selon moi, l’état de souffrance est indicateur d’une relation pathologique puisque l’amour est bienveillant.

  • Toujours sur la dépendance affective, P218/219, ne pensez-vous pas qu’il y a une dépendance « originelle » dans l’amour maternel ?

Oui, l’être humain est le plus dépendant des espèces du règne animal dans la durée avant l’autonomie. Pour des raisons biologiques d’abord mais aussi affectives. Sans amour maternel ou d’une figure d’attachement sécure, le développement psychique du bébé est affecté. Dans ce cas, il faut parfois des années pour s’en affranchir. Mais dans le cas d’un attachement sécure, il ne devrait pas y avoir de basculement vers la dépendance affective.

  • P229 Vous écrivez « j’aime les êtres humains », en effet tout au long de la lecture de votre livre, on décèle un profond humanisme, dans quelle mesure celui-ci a contribué à votre métamorphose ?

 « Seul on va vite, ensemble on va plus loin ». J’aime bien l’image des boules à facettes pour illustrer la relation à l’autre. Tantôt ombre, tantôt lumière, les différentes facettes de notre être peuvent s’éclairer de façon plus intense grâce au reflet de l’autre. La relation peut exposer à des parties de nous que nous n’aimons pas voir mais elle peut aussi être source de compréhension, de soutien et d’amour. C’est en étant conscient, que l’on peut accueillir et transformer la souffrance. Jamais je ne me serais rendue aussi loin sans cultiver les relations qui m’entourent. La relation aide, c’est d’ailleurs le nom que porte mon métier Thérapeute en relation d’aide. Pour ma part elle contribue à m’apaiser, m’accepter, me propulser, m’aimer. Au fil des années, j’ai appris à développer des relations authentiques dans toutes les sphères de ma vie, elles me permettent de trouver du réconfort pour passer à travers un moment plus difficile, elles me poussent à approfondir des réflexions dans des occasions de partage, elles sont aussi source d’enrichissement lorsque je m’ouvre à la différence, grâce à elles, j’avance, j’évolue, je me métamorphose.

  • Connaissez-vous le « modèle » de Brooke Castillo :
  • C = les circonstances (elles sont complètement neutres, je ne peux pas les changer, ex : je me suis fait emboutir ma voiture)
  • P = la pensée (celle qui découle des circonstances, ex : la personne aurait pu laisser son nom, elle est malhonnête)
  • E = l’émotion (qui découle de la pensée et non de la circonstance ex : je suis en colère)
  • A : l’action (ex : je m’énerve)
  • R : le résultat (je pleure et je pense que les gens sont méchants)

      Le raisonnement de BC est de démontrer que tout part de la pensée que nous avons à la suite de la circonstance et que le résultat  est donc lié à la pensée. Si nous changeons notre pensée, nous pouvons nous éviter beaucoup de souffrance, mais ne s’agit-il pas là d’une forme d’auto persuasion ?

 J’ai déjà entendu parler de ce modèle mais n’ai pas eu l’occasion d’approfondir. Avec les personnes que j’accompagne en thérapie, je travaille beaucoup à discerner l’imaginaire de la réalité. Nous perdons effectivement beaucoup de pouvoir lorsque nous sommes guidés par certaines pensées. J’entendais ce matin une émission sur la colère. Marguerite Duras y était citée « il est beaucoup plus difficile de se défaire d’une habitude de pensée que de lancer un pavé dans une vitrine ». Ce que j’ai compris et expérimenté au cours de mes formations et thérapies, c’est qu’un événement extérieur peut raviver des blessures du passé. Il peut s’avérer nécessaire de prendre un pas de recul pour comprendre d’où peut venir une réaction excessive et inappropriée. C’est alors qu’il est possible de réagir de façon plus adaptée aux événements qui surviennent. Dans ce cas, il ne s’agit plus d’auto-persuasion.

  • Avez-vous la Foi ?

 Au cours des dernières années, je me suis intéressée à la spiritualité. Au moment où j’écris ces lignes, ce que je peux dire, c’est que grâce au travail que j’ai fait sur moi, j’ai développé une confiance en moi et je crois que c’est cette confiance qui me permet de trouver une sécurité intérieure qui me propulse et m’aide à trouver des ressources lorsque j’en ai besoin. C’est aussi en apprenant à lâcher prise lorsque je vis des moments d’impuissance que je peux trouver du réconfort et que finalement les problèmes trouvent des solutions. Je crois que nous avons des ressources insoupçonnées en nous et autour de nous, dans la relation à soi, aux autres et au monde avec tout ce que la nature a d’inspirant à nous offrir.

  • A la fin du livre, vous remerciez longuement vos parents, vous leur avez donc pardonné ? Vous semblez complètement satisfaite de la teneur de vos relations, notamment avec votre père. Vous êtes allée vers lui, mais est-il venu vers vous aussi ?

 Le chapitre sur le sujet du pardon a été pour moi un moment important du livre mais aussi une étape cruciale de mon cheminement. On m’a d’ailleurs invitée à témoigner avec mon père dans le cadre d’une émission de radio au Québec à ce sujet il y a quelques jours. Je crois que l’élément déterminant dans le processus du pardon a été d’accueillir le vécu souffrant, par moi d’abord avec l’aide de mes thérapeutes, en relation ensuite avec mes parents. Je suis certes allée vers eux, mais ils m’ont accueillie. Je suis toujours touchée de repenser à ce cadeau que nous nous sommes offerts en dépassant la culpabilité et les peurs. En reconnaissant l’histoire difficile et le vécu souffrant qui en découlait, j’ai trouvé une forme de paix intérieure. Le pardon m’a aussi amenée à accepter mes parents tels qu’ils sont avec leurs failles. Ils ont fait ce qu’ils ont pu avec le peu d’outils qu’ils avaient à l’époque. C’est en établissant cet équilibre entre accueillir les émotions de colère, de peine, d’insécurité, d’impuissance et accepter le parcours de vie, que j’ai pu commencer à composer avec ce que je suis. Je peux dire aujourd’hui que la relation avec mes deux parents est équilibrée. Grâce aux outils de communication consciente auxquels je me suis formée, je suis en mesure d’exprimer les malaises mais aussi les joies en relation avec eux, j’identifie plus facilement les zones sensibles, les limites, les besoins et je suis capable d’en prendre soin. Fascinée par le pouvoir de cette communication, j’ai décidé de me former à la thérapie relationnelle. J’accompagne aujourd’hui des dyades et des couples à développer, l’écoute, l’empathie et l’expression de ce qu’ils vivent en relation. C’est une façon pour moi de contribuer à un monde meilleur, une relation à la fois.

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